« Un
moment majeur de l'évolution intellectuelle de notre temps »
Jean Fourastié
Communication
presentée par le Professeur Jérome LEJEUNE à
l'Académie des Sciences Morales et Politiques
1er
OCTOBRE 1973
La
cellule primitive comparable au magnétophone
La transmission de la vie est fort paradoxale. Nous savons avec
certitude que le lien qui unit les parents aux enfants est constamment
matériel puisque c'est de la rencontre de deux cellules,
l'ovule de la mère et le spermatozoïde du père
que surgira l'être nouveau.
Mais
nous savons avec la même certitude qu'aucune des molécules,
aucun des atomes constituant la cellule originelle n'a la moindre
chance d'être transmis tel quel à la génération
suivante. Manifestement ce qui se transmet n'est pas la matière,
mais une modification de celle-ci ou plus exactement une forme.
Sans
même évoquer la complexe machinerie des macromolécules
codées vectrices de l'hérédité, ce
paradoxe apparent s'efface si nous remarquons qu'il est commun
à tous les procédés de reproduction, naturels
ou inventés.
Une
statue par exemple requiert un substratum matériel, de
bronze, de marbre ou de terre glaise. Lors de sa reproduction
une contiguité de matière existe bien à chaque
instant entre la statue et le moule, puis entre le moule et la
réplique. Mais ce qui se trouve reproduit, n'est point
le matériau qui peut varier au gré du fondeur, mais
très exactement la forme imprimée dans la matière
par le génie du sculpteur.
Certes
la reproduction des êtres vivants est infiniment plus délicate
que celle d'une forme inanimée, mais elle procède
de la même démarche comme nous le fera saisir un
autre exemple familier.
Sur
la bande d'un magnétophone, il est possible d'inscrire,
par de minuscules modifications locales de l'aimantation une série
de signaux correspondant par exemple à l'exécution
d'une symphonie.
Une
telle bande insérée dans un appareil en état
de marche restituera la symphonie alors que ni le magnétophone,
ni la bande ne contiennent d'instruments, ni même de partitions.
C'est
un peu comme cela que se joue l'existence. La bande d'enregistrement
est incroyablement ténue, puisqu'elle est représentée
par la molécule d'A.D.N. dont la miniaturisation confond
l'entendement. Pour en donner une idée, si l'on rassemblait
en un point l'ensemble des molécules d'A.D.N. qui spécifieront
toutes et chacune des qualités des quelque trois milliards
d'hommes qui nous remplaceront sur cette planète, cette
quantité de matière tiendrait aisément dans
la moitié d'un dé à coudre.
La
cellule primitive est comparable au magnétophone chargé
de sa bande magnétique. Sitôt le mécanisme
en route, l'uvre humaine est vécue, strictement conforme
à son propre programme et si notre organisme est bien effectivement
une accrétion de matière animée par une nature
d'homme, c'est à cette information primitive et à
elle seule qu'il le doit. Le fait que l'être humain soit
tenu de se développer au sein de l'organisme maternel pendant
ses neuf premiers mois ne modifie en rien cette constatation,
comme le montre aisément l'uf de la poule.
Pour
l'analyse déterministe la plus stricte, le début
de l'être remonte très exactement à la fécondation
et toute l'existence, des premières divisions à
l'extrême sénescence, n'est que l'ampliation du thème
primitif.
La
fraternité humaine, réalité scientifique
Que
cette réduction de l'être humain à sa propre
nature soit intuitivement satisfaisante, dépend exclusivement
de la confiance faite à la connaissance des phénomènes.
Certes le théoricien de la biologie moléculaire
peut paraitre trop abstrait quand il définit l'être
par un véritable logos animant la matière, mais
il n'est pas certain que ce soit prétention de sa part.
Lorsqu'un.
nouveau venu entend pour la première fois la petite musique
de nuit il doit écouter toute l'oeuvre afin de le connaitre.
Mais s'il est mélomane il reconnait Mozart dès la
première mesure et peut citer l'opus dès la seconde
ou la troisième.
Ainsi
va de la symphonie humaine, sitôt ses premiers accords le
spécialiste la reconnait même s'il faut un grand
nombre de mouvements divers pour que sa forme générale
devienne évidente à chacun.
Qu'il
existe une nature humaine est d'ailleurs facilement observable,
même si nous ne savons pas déchiffrer l'immense somme
d'information contenue dans les molécules d'A.D.N.
En
effet ces filaments infimes se trouvent soigneusement levés
en des organites bien visibles avec un microscope ordinaire, les
chromosomes. Un peu à la façon de bandes magnétiques
soigneusement enroulées dans une minicassette.
II
y a quelque vingt ans nul n'aurait su reconnaitre une cellule
d'homme d'une cellule de chimpanzé. II y a dix ans le simple
décompte des chromosomes eut donné la réponse
: 46 chez l'homme, 48 chez le chimpanzé. Depuis quelques
mois la finesse de l'analyse ayant prodigieusement augmenté,
il est possible de reconnaitre un air de famille entre ces deux
aspects et de découvrir en même temps des différences
marquées.
Cet
avancement des connaissances laisse à penser que certains
des changements qui séparent les deux espèces, ne
répondent nullement à la divergence petit pas à
petit pas postulée par l'ingénieuse simplification
du Néo-Darwinisme. II apparait même que certaines
"trouvailles" évolutives résultent non
point d'une modification progressive des instructions, comme les
variantes d'un manuscrit au cours des âges et au gré
des erreurs successives des copistes, mais bien d'une remise en
ordre d'instructions fort anciennes, auxquelles une nouvelle syntaxe
viendrait conférer une tout autre signification. Un peu
comme si du jardin des racines grecques artificieusement ordonnées
un poète inspiré faisait un jour éclore les
chants de l'Odyssée.
Que
du Chinois au Patagon et du Lapon au Boschiman tous les hommes
aient les mêmes chromosomes identiques, nous démontre
qu'ils descendent tous des mêmes ancêtres. Il en résulte
que les races humaines ne sont que des variations sur un thème
commun, que des associations aux limites incertaines et que l'antique
idée que les hommes sont frères n'est pas seulement
un sentiment de poète ou une espèrance de moraliste
mais une réalité d'observation.
L'unité
originelle de l'individu
Sans
trop discuter du début de l'espèce humaine en général
ce qui nous entrainerait trop loin de notre propos, l'étude
des chromosomes nous permet d'analyser le début de chaque
être humain. Sitôt que nous prononçons ces
deux mots d'être humain se profile une notion connexe, celle
de l'individu qui est un et unique. Un parce qu'il est entièrement
lui-même en toutes ses parties et unique parce qu'il ne
peut être remplacé par aucun autre qui lui soit identique.
Si
la science ne peut nous dire à quelles marques se reconnaitrait
cette emergence de l'individu, elle peut nous enseigner à
quel stade du développement cette individualité
pourrait encore être contredite. Un fait extrêmement
rare, tiré de la pathologie peut nous permettre de l'étudier.
Très
exceptionnellement, il arrive que certains sujets portent côte
à côte des cellules masculines (reconnaissables à
leurs chromosomes XY) et des cellules féminines (reconnaissables
à leurs deux chromosomes X) et ces sujets se trouvent de
ce fait munis simultanément des attributs mâles d'Hermès
et de ceux féminins, d'Aphrodite, d'où le nom d'Hermaphrodisme.
On
croirait que deux ufs fécondés, l'un destiné
à devenir un garçon et l'autre destiné à
devenir une fille, se sont étroitement unis. Imiter les
faux pas de la nature étant bien plus à notre portée
que d'égaler ses réussites, l'habileté des
manipulateurs a permis de reproduire cette erreur chez l'animal,
plus particulièrement chez la souris afin de l'observer
de plus près.
En
rassemblant des cellules prélevées sur des embryons
extrêmement jeunes, provenant de divers croisements, il
est possible d'obtenir le développement d'individus composites.
Le choix de procréateurs de pelage différents permet
de reconnaître l'origine multiple de ces véritables
chimères grâce aux damiers pigmentaires que porte
leur fourrure.
Certes
de telles chimères artificielles ne sont point à
craindre chez l'homme du moins tant que prévaudront les
bonnes vieilles manières de la perpétuer, mais elles
nous enseignent que cette infraction à la règle
de l'individu ne peut survenir qu'à un stade extrêmement
précoce. Pour en revenir aux Hermaphrodites tout porte
à croire qu'ils résultent d'une fécondation
simultanée de deux cellules féminines réciproques
(l'ovule et son globule polaire qui serait ici démesurément
volumineux) et que finalement cette exception naturelle est quasi
contemporaine de la fécondation.
A
côté de ce précieux enseignement chronologique
sur l'unité de l'individu, ces chimères nous offrent
un exemple frappant d'intégration harmonieuse de deux races
cellulaires.
Serait-il
totalement chimérique d'espérer que cette coexistence
fructueuse et pacifique entre lignées différant
par leurs tables de la vie puisse servir de modèle aux
nations et aux sociétés ?
A
côté de cette constitution qui enfreignait l'unité
de l'individu en réunissant deux natures en une seule personne,
on connaît fort bien sa réciproque qui viole la règle
selon laquelle chacun de nous est unique, en séparant une
même nature en plusieurs personnes.
Des
jumeaux identiques, issus d'un seul uf fécondé
possèdent exactement le même patrimoine génétique
et il est évident toutefois que chacun d'eux est un individu
en soi. Ici l'expérimentation n'est guère d'un grand
secours, du moins chez les mammifères et nous sommes réduits
à tirer de nos connaissances embryologiques une simple
inférence raisonnable. II est à peu près
certain qu'après l'implantation utérine qui se produit
quelque 6 à 7 jours après la fécondation,
cette séparation d'un seul uf en deux individus distincts
est pratiquement impossible. En tout état de cause la délimitation
du tube neural primitif excluant définitivement cette division
complète porte la limite absolue à quelque douze
à treize jours après la fécondation.
Autant
qu'il soit possible de le conjecturer, il semblerait que le mécanisme
de clivage des jumeaux identiques à partir de leur uf
commun soit extrêmement précoce et probablement contemporain
de la première division en deux cellules c'est-à-dire
au moment de la mise en commun des chromosomes d'origine paternelle
et d'origine maternelle.
Ces
remarques sur l'individu un et unique confirment pleinement la
notion que le théoricien de la biologie moléculaire
nous proposait tout à l'heure que l'être humain et
l'individu qu'il constitue débute extrêmement tôt,
à savoir à son premier commencement.
Ces
notions purement théoriques peuvent être parfois
directement ressenties dans certaines conditions extrêmes
comme nous le montre le cas particulier suivant.
Un
accident absolument exceptionnel dont on ne connaît que
quelques exemples survient parfois lors de la constitution des
jumeaux. A partir d'un oeuf fécondé XY, c'est à
dire masculin, il arrive que lors du clivage en deux, l'un des
jumeaux reçoive un patrimoine équitable, et persiste
en sa destinée de garçon, tandis que l'autre ne
reçoit pas le chromosome Y, perdu lors de la séparation.
Ce jumeau imparfait qui possède un seul chromosome X au
lieu de deux (mais par ailleurs tous les autres chromosomes non
sexuels) ne peut se développer en une femme accomplie.
Deux X sont en effet indispensables à l'épanouissement
de la féminité. Toutefois ces sujets porteurs d'un
seul X ont une constitution féminine mais ne possèdent
pas d'ovaires, d'où une stérilité et une
absence de développement des caractères sexuels
secondaires. Une jeune fille atteinte de cette affection se plaignait
d'un trouble étrange : elle avait la sensation de voir
son frère lorsqu'elle se regardait dans un mirroir. Loin
d'être une anomalie mentale, cette impression était
une intuition extraordinaire, bien féminine d'ailleurs,
permettant à cette jeune fille de ressentir profondément
la réalité d'une condition génétique
qu'elle ignorait entièrement. Au chromosome Y près,
elle était en effet très précisément
un fragment de son frère dont elle était issue.
Cette
possibilité de tirer une femme imparfaite il est vrai,
d'un fragment d'un mâle encore enlisé dans le sommeil
embryonnaire, n'est pas sans évoquer une très ancienne
histoire que les théoriciens auraient grand tort de rejeter
comme conte inventé, tant parfois la nature peut se manifester
par d'étonnantes analogies.
L'incroyable
Tom Pouce
Mais
pour revenir au début, cette première cellule qui
se divise activement, ce premier amas en incessante organisation,
cette petite mûre qui va se nicher dans la paroi utérine,
est-ce déjà un être humain différent
de sa mère ? Non seulement son individualité
génétique est bien certainement établie,
nous l'avons déjà vu, mais chose difficilement croyable,
ce minuscule embryon au 6ème ou 7ème jour de sa
vie, avec tout juste un millimètre et demi de taille hort
tout, est déjà capable de présider à
son propre destin. C'est lui et lui seul qui par un message chimique
incite le corps jaune de l'ovaire à fonctionner et suspend
le cycle menstruel de sa mère. II oblige ainsi la mère
à lui conserver sa protection ; déjà,
il fait d'elle ce qu'il veut et Dieu sait qu'il ne s'en privera
pas par la suite.
A
quinze jours de retard de règles, c'est-à-dire à
l'âge réel d'un mois puisque la fécondation
ne peut avoir lieu qu'au quinzième jour du cycle, l'être
humain mesure quatre millimètres et demi. Son cur
minuscule bat déjà depuis une semaine, ses bras,
ses jambes, sa tête, son cerveau sont ébauchés.
A
soixante jours, c'est-à-dire deux mois d'âge, ou
encore, un mois et demi de retard de règles, il mesure
de la tête à la pointe des fesses quelque trois centimètres.
Il tiendrait replié dans une coquille de noix. A l'intérieur
d'un poing fermé, il serait invisible, et ce poing fermé,
l'écraserait par mégarde sans qu'on s'en aperçoive.
Mais ouvrez votre main, il est quasiment terminé, mains,
pieds, tête, organes, cerveau, tout est en place et ne fera
que se développer. Regardez de plus près, vous pourrez
déjà lire les lignes de la main et tirer la bonne
aventure. Regardez de plus près encore, avec un microscope
ordinaire et vous déchiffrerez ses empreintes digitales.
Tout est là pour établir sa carte d'identité.
Le sexe parait encore mal défini mais regardez de tout
près la glande génitale ; elle évolue déjà
comme un testicule si c'est un garçon ou un ovaire si c'est
une fille.
L'incroyable
Tom Pouce, l'homme moins grand que le pouce, existe réellement
; non point celui de la légende mais celui que chacun de
nous a été.
Mais
à deux mois, le système nerveux fonctionne-t-il
déjà ? Mais oui, si la lèvre supérieure
est frolée avec un cheveu, il bouge ses bras, son corps
et sa tête dans un mouvement de fuite.
A
trois mois, quand le même cheveu touche sa lèvre
supérieure, il tourne la tête, louche, fronce les
sourcils, serre les poings, serre les lèvres, puis sourit,
ouvre la bouche en avalant une lampée de liquide amniotique.
Parfois il nage vigoureusement la brasse dans sa bulle amniotique
et en fait le tour en une seconde !
A
quatre mois, il remue si vivement que sa mère perçoit
ses mouvements. Grâce à la quasi-apesanteur de sa
capsule de cosmonaute, il fait de nombreuses culbutes, performance
qu'il mettra des années à réaliser à
nouveau à l'air libre.
A
cinq mois, il attrape fermement le minuscule bâton qu'on
lui met dans la main et commence à sucer son pouce en attendant
la délivrance.
Certes
la plupart des enfants ne naissent qu'à neuf mois. Mais
le plus précoce d'entre eux, qui se soit par la suite parfaitement
développé, n'avait pas cinq mois d'âge réel
au moment de quitter l'abri maternel.
Chaque
jour la science nous découvre un peu plus ces merveilles
de l'existence cachée, ce monde grouillant de vie, des
hommes minuscules, plus ravissant encore que celui des contes
de nourrices. Car c'est sur cette histoire vraie que les contes
furent inventés ; et si les aventures de Tom Pouce ont
toujours enchanté l'enfance, c'est que tous les enfants,
tous les adultes qu'ils sont devenus, furent un jour un Tom Pouce
dans le sein de leur mère.
C'est
ainsi qu'on faisait l'éducation sexuelle à la manière
ancienne.
Reste
la qualité la plus spécifiquement humaine, celle
qui le sépare de tous les animaux, l'intelligence. Quand
donc apparaît-elle ? A six jours, à six mois, à
six ans ou plus tard ?
Répondre
d'un seul mot n'aurait aucun sens, mais cerner les étapes
du substratum de l'intelligence est accessible à l'observation.
Le
cerveau qui se forme est en place à deux mois. Mais il
faudra neuf mois pour que ses quelque cent milliards de cellules
soient toutes constituées. Le cerveau est-il donc achevé
chez cet enfant qui nait. Non point. Les innombrables connexions
qui relient les cellules par des milliers de contacts sur chacune
d'elles, ne seront toutes établies que vers six ou sept
ans. Ce qui correspond à l'âge de raison. Et cet
inextricable enchevêtrement de circuits ne pourra développer
sa pleine puissance que lorsque sa machinerie chimique et électrique
sera suffisamment rodée soit vers quinze ou seize ans
âge de la plénitude de l'intelligence abstraite.
Et
cela est si vrai qu'au-delà de cet âge les psychométriciens
commencent à rendre des points aux candidats, pour compenser
l'affaiblissement qu'entraine l'inévitable senescence qui,
d'après eux, débute à 20 ans.
Mais
que dire des inexprimables modifications que doit effectuer chaque
jour l'exercice même de la pensée. Combien faut-il
de ces cisèlements infimes, de ces rectifications minuscules,
chimiques ou anatomiques, de cet immense réseau pensant,
pour définir enfin ce caractère, cette expérience,
lot de consolation, parfois bénéficiaire que nous
accorde le temps passé.
Combien
de temps pour faire un homme ?
Napoléon
disait qu'il y fallait vingt ans. Toute une vie au moins dirait
un philosophe... et puis l'éternité ajoute le croyant,
rejoignant presque ainsi l'instant du biologiste.
Par
le trop long détour de la patiente observation le médecin
redécouvre alors une vérité d'évidence
que le commun langage a toujours reconnue.
L'homme
n'est jamais terminé.
Terminé
le Tom Pouce qui devient un nourrisson ? Terminé l'écolier
qui devient un adulte ? Et l'adulte luimême serait-il consommé
lui qui persiste encore dans son devenir propre ?
Dire
qu'un homme est fini n'est-ce pas la condamnation la plus grave.
Et s'il reçoit le coup de grace, ne dit-on pas qu'on l'a
achevé ?
Juger
sur l'accompli et sur les preuves faites ne porte qu'à
sanction : récompense ou représaille comme en requiert
la justice. Mais qui donc requerrait contre l'innocence même
?
Si
c'est sur l'avenir qu'un foetus est jugé, l'homme est bien
déjà là, et qui déjà s'éveille.
Dans
le coma profond ou sous anesthésie générale,
l'accidenté ne pense pas. II est inerte, insensible et
inintelligent. Pourquoi, dans ce suspens de toute activité
mentale sa vie nous estelle sacrée ? C'est qu'on attend
son réveil.
Prétendre
que le sommeil de l'existence obscure n'est pas celui d'un homme
est une erreur de méthode. Car si tous les raisonnements
ne peuvent émouvoir, si toute la biologie moderne parait
insuffisante, si même on récusait atomes et molécules,
même si tout cela ne pouvait vous convaincre, un seul fait
le pourrait. Attendez quelque temps.
Celui
que vous preniez pour une mûre informe, nous dira quelque
jour qu'il était et devient, tout comme vous, un homme.
Et
l'expérience en est fidèle. Rien de pareil n'arriverait
si nous avions prédit un tel avènement à
propos d'une tumeur, ou même d'un chimpanzé.
Pourquoi
ce lent mûrissement ?
Qu'est
donc alors cette pensée logique dont nous sommes si fiers,
et qui nous vient si tard.
Est-elle
un mouvement de la seule matière ? Peut-elle être
à ce point incarnée, jusqu'à se retrouver,
encore qu'inexprimable, dans la première substance de la
première cellule ?
Se
trouvait-elle alors, selon l'heureuse formule des mathématiciens,
réduite à sa plus simple expression ?
Les
notions les plus élémentaires de la mathématique,
ces idées que Platon chargeait le sage de découvrir,
ces universaux, toujours insaisissables et pourtant évidents,
seraient-ils aussi codés dans le message de la vie ? Tout
le savoir humain ne serait-il que reconnaissance ?
II
se pourrait fort bien ; tout au moins en un certain sens.
L'expérience
nous apprend que le chat nouveau-né possède, inscrite
en son cerveau, l'équation de la ligne droite.
Si
l'ensemble des points qui se projettent sur sa rétine sont
exactement alignés, certaines de ses cellules cérébrales
se trouvent excitées, et seulement celles-là, à
l'exclusion des autres. Tout se passe comme si dans l'existence
obscure un circuit spécifique avait été ingénieusement
agencé, capable de déceler d'emblée et automatiquement,
la rectitude d'une ligne.
Quand
Pascal reconcait à définir les premiers objets de
la géométrie, tant les explications qu'on en pourrait
donner ne feraient qu'obscurcit ces notions évidentes,
pressentait-il déjà que par décision de nature,
les droites idéales sont déjà topologiquement
inscrites dans cet admirable réseau ?
Et
qu'eut pensé Euclide s'il avait su que les trois dimensions
qui ferment son
espace, se trouvent matérialisées par les canaux
semi-circulaires de l'organe de l'équilibre ?
Les
postulats d'évidence, seraient-ils la découverte
de certaines trouvailles de la vie ?
Et
si l'expérimentateur découvre que les plus élémentaires
notions de la géométrie sont génétiquement
imprimées dans la cervelle d'un habile acrobate mais piètre
mathématicien, je veux parler du chat de gouttière :
que ne découvrira-t-il en scrutant de plus près
la structure de son propre cerveau.
Si
tout pouvait se dire en la plus simple expression, si le message
de vie formulait tout de l'homme, pourquoi faudrait-il attendre
ce lent mûrissement ? Pourquoi tant de mouvements et d'accroissements
divers avant que l'insaisissable puissance de la pensée
logique puisse enfin se manifester ? ... Peut-être simplement,
pour l'espace et le temps sans lesquels rien n'existe qui nous
soit accessibles.
Une
pleine nature d'homme ne se suffit point à elle seule,
il faut encore qu'on lui accorde le droit de s'exprimer, qui est
pour elle celui de vivre.
Devant
cette apparente simplicité et cette déconcertante
complexité du développement de l'homme, le médecin
ne peut se retenir d'inquiétude et d'admiration.
D'inquiétude
car il sait que les hommes ne naissent point égaux. Et
sans même invoquer les aléas de l'infortune ou les
rigueurs de l'injustice, il sait que la route de la vie est longue
et toujours redoutable.
Bien
différent des fées penchées sur un berceau
et qui dévoilent la fortune, le médecin ne peut
hélas prédire que la mauvaise aventure, la bonne
lui échappe entièrement. II peut même scruter
les caractères de l'enfant, encore au ventre de sa mère,
et lire dans ses chromosomes ou dans ses réactions chimiques,
un destin malheureux.
Certains
seront frappés dès leur prime existence et leur
constitution même en sera ébranlée, d'autres
seront blessés plus tard dans leur propre génèse
et resteront flétris d'une terrible empreinte. Même
les plus heureux, ceux que l'on dit normaux, seront tôt
ou tard meurtris des défaillances inévitables.
Devant
cet immense geste des conditions humaines, il reste à la
médecine une seule attitude qui fait tout à la fois
sa noblesse et sa raison d'être : tenter sans réticence
et sans démission de rétablir sans cesse cette impossible
égalité en rendant à chacun s'il se peut,
ce que la destinée lui a repris ou refusé.
D'admiration
aussi.
Car
en décelant le message de vie qui forme la matière
en une nature d'homme, il voit à chaque instant cette persistance
obstinée de l'être sous ses aspects divers. Etre
dès son début humain par sa nature, jamais tumeur,
jamais amibe, poison ou quadrupède, l'être humain
s'élabore dans un silence obscur en une inlassable espérance.
Pour
disserter de son droit à se réaliser et pour trancher
du respect que ses semblables lui doivent il faudrait s'élever
au-delà du médical pour atteindre au moral ou même
au politique.
L'historien
des enfants ne saurait y prétendre et ne peut que soumettre
à votre illustre compagnie ces ultimes questions :
Disposer
des humains serait-ce moral ?
Risquer
un tel abandon serait-ce politique ?
Pr
Jérôme Lejeune
© Laissez-les-Vivre
SOS Futures Mères, décembre 1973
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