Leur
nombre est un argument lancé dans la bataille. Mais justement
quel est-il ? Beaucoup de chiffres sont avancés ou affirmés
: 5 000, 15 000, 30 000, 50 000. Ils sont très
importants mais variables et cette variabilité même est suspecte,
car il est bien évident que la plupart et peut-être tous les chiffres
sont nécessairement faux. Où donc est la vérité ?
La
France étant un pays doté d'un état-civil et d'un Institut National
de Statistiques et d'Études économiques (I.N.S.E.E.) et aussi
d'un Institut National d'Études Démographiques (I.N.E.D.) (1),
il nous a paru non seulement bon mais indispensable d'aller aux
sources. L'I.N.S.E.E. dans son ouvrage de 367 pages "Statistiques
des causes de décès : années 1950 à 1967" imprimé en 1970
par l'Imprimerie Nationale de Paris, nous donne les renseignements
suivants :
Nous
examinerons les décès féminins de 15 à 49 ans de l'année 1967,
dernière année répertoriée.
La totalité des décès féminins toutes causes pour
cette période de la vie a été en 1967 de 15 129. Les décès par
avortement ne sauraient dépasser ce chiffre. Les deux chiffres
les plus élevés ci-dessus (ligne 2) sont donc nécessairement
faux.
Sur ces 15 129 décès, 1 337 sont de causes mal définies
ou inconnues. Restent donc 13 792 décès de causes connues
dûment précisées. Sur ces 13 792, 45 sont dus de façon certaine
à l'avortement spontané ou provoqué illégal. 13 792-45 =
13 747 décès dus à des causes connues, avortement exclu.
Restent donc, 15 129 - 13 747 = 1 382 décès qui sont
peut-être dus à l'avortement et qu'il importe d'analyser.
Mais d'ores et déjà on peut conclure que les deux premiers chiffres
ci-dessus (ligne 2) sont eux aussi nécessairement faux. Sur ces
1 382 décès, 45 sont dus sûrement à l'avortement spontané
ou provoqué illégal qui sont incorporés dans les causes connues.
Restent donc 1 382 - 45 = 1 337 décès de causes mal
définies ou inconnues.
Ainsi,
l'avortement spontané et provoqué illégal connu est responsable
de 45 décès en 1967 pour la totalité des femmes de 15 à 49 ans.
Pour ces 45, nous ne savons pas les proportions respectives de
l'avortement spontané et de l'avortement provoqué illégal, mais
ce dernier groupe aurait-il à son actif la totalité des 45 décès
que ce serait encore insignifiant et il ne l'a pas, mais seulement
une partie plus ou moins grande.
Le groupe des causes mal définies ou inconnues de mortalité féminine
de 15 à 49 ans compte ainsi pour 1967 : 1 337 cas.
L'avortement provoqué a sans doute à son actif une part de ce
chiffre, mais laquelle ? Ceux, qui, pour des raisons évidentes,
veulent gonfler au maximum le chiffre des décès par avortement
provoqué lui en attribuent sans doute sinon la totalité du moins
la plus grande part. Nous serions déjà cependant fort loin des
chiffres de la propagance malthusienne. Si cette mortalité de
1 337 était due intégralement à l'avortement, la mortalité
correspondante devrait être nulle dans le groupe témoin
de même âge, 15 à 49 ans, où l'on est absolument sûr que
l'avortement ne joue aucun rôle, nous voulons parler des hommes.
Or, chez eux, cette mortalité de cause mal définie ou inconnue,
qui devrait être nulle dans l'hypothèse ci-dessus, est, la même
année 1967, pour les mêmes âges (15 à 49 ans) de 2 568,
soit beaucoup plus que la même mortalité chez les femmes. En supposant
que le rapport existant entre les mortalités masculine (28 853)
et féminine (13 747) de causes connues, avortement exclu,
pour le groupe d'âge 15 à 49 ans, puisse s'appliquer à ce
groupe, on obtient un chiffre qui correspondrait à la mortalité
féminine de causes mal définies ou inconnues mais non due à
l'avortement. Ce chiffre est de 2 568 (28 853/13 747)
- 1 224.
L'utilisation
de ce rapport est légitime, car nous partons bien d'une mortalité
non due à l'avortement (mortalité masculine : 2 568)
et il était donc normal que nous utilisions le rapport des mortalités
masculines et féminines de causes connues mais avortement exclu
pour définir à quel chiffre de mortalité féminine non due à l'avortement
ce chiffre masculin de 2 568 correspond.
Certes,
puisqu'il s'agit de la catégorie de causes inconnues, par définition
donc on ne peut savoir ce que sont ces causes et on se trouve
réduit à des suppositions. Rien ne prouve que les rapports entre
les mortalités masculine et féminine des catégories connues s'appliquent
à ce groupe. Toutefois, si on ne peut savoir de façon absolue
on peut cependant approcher la réalité. On remarquera d'abord
que le rapport des mortalités masculine et féminine toutes causes
de 15 à 49 ans est de 2,073, que le rapport des mortalités
masculines et féminines causes connues avortement exclu
est de 2,098, que le rapport des mortalités masculines et féminines
de causes inconnues est de 1,920, soit très près de 2.
Ces rapports sont donc très voisins, tous les trois autour
de deux. Ce rapport décès masculins/décès féminins de causes inconnues
n'est donc pas tellement atypique; il est très légèrement plus
faible, ce qui veut dire que la mortalité féminine est dans ce
groupe un peu plus élevée.
Si
ce rapport décès masculins/décès féminins de causes inconnues
était comme le rapport décès masculins/décès féminins de causes
connues avortement exclu, les 2 568 décès masculins correspondraient
à 1 224 décès féminins. On en observe 1 337, soit 1 337
- 1 224 = 113 de plus. On peut penser que ce chiffre correspond
précisément à la mortalité par avortement provoqué inconnu (donc
clandestin).
Certes
ce n'est qu'une hypothèse, car dans ce groupe où les diagnostics
ne sont pas faits avec certitude, on peut penser par exemple que
les soins ne sont pas parfaits et que la mortalité féminine non
due à l'avortement est par exemple plus élevée que dans le
groupe féminin ou les diagnostics sont précis et les soins meilleurs.
Mais si la mortalité féminine non due à l'avortement est plus
élevée dans ce groupe, le chiffre attribué à l'avortement diminue
obligatoirement.
L'hypothèse
inverse d'une mortalité féminine générale non due à
l'avortement dans ce groupe mal soigné plus faible que
dans le groupe bien soigné, hypothèse qui conduit à un chiffre
de décès par avortement plus élevé, est peu vraisemblable.
Bien
que tout soit théoriquement possible dans ce groupe justement
où les cas ne sont pas connus, on peut quand même admettre que
le chiffre de 113 est proche de la vérité, à peu de choses près,
pour les raisons ci-dessus.
A
ce chiffre de 113, il convient d'ajouter les 45 décès connus
par avortement dont une partie seulement est due à l'avortement
provoqué. La proportion des avortements spontanés et des avortements
provoqués dans ces 45 décès n'étant pas connue, le nombre des
décès par avortement provoqué se situe entre 113 et 113 + 45 =
158. C'est bien entendu encore trop, mais ce n'est pas la question
présentée ici.
Quel
est l'intérêt de ces précisions ?
C'est
d'abord de faire justice des chiffres grossièrement erronés
lancés dans la polémique et dans une certaine propagande.
C'est
ensuite de replacer les choses à leur véritable place. C'est en
gros les accidents d'automobiles d'un seul week-end et
la Pentecôte 1971 a fait 153 morts et 4 678 blessés.
C'est 250 fois moins que les décès dus à l'alcoolisme (en 1967 :
23 402 décès par alcoolisme, et plus du tiers des 36 221 décès
accidentels toutes catégories, partie revendiquée par l'alcoolisme),
alcoolisme dont il est de bon ton de peu parler, contre lequel
il est passé dans les murs de ne rien faire de sérieux,
qui a toutes les tendresses du Parlement et dont on parle à peine
dans la lutte contre le déficit de la Sécurité Sociale.
Enfin,
ceci amène à quelques autres remarques.
Le
chiffre des décès par avortement apparaît ainsi très faible. Mais
qu'on se rassure, grâce à la libéralisation de l'avortement le
chiffre des avortements va être multiplié par 5,6,8 comme
ceci a été dans les pays où ces dispositions ont été prises (Bulgarie,
Hongrie, Roumanie, Tchécoslovaquie, etc. I.N.E.D., Population,
n° 4, 1970) (2) et la mortalité par avortement va rapidement
augmenter et la Sécurité sociale aura à rembourser 600 000
à 800 000 interventions et 600 000 à 800 000 femmes
vont encore ajouter chaque année à l'encombrement des hôpitaux
français. Et comme chacun sait la Sécurité sociale a de l'argent
de trop.
II
était indispensable d'apporter au débat ces documents de l'I.N.S.E.E.
et de l'I.N.E.D.
(1)
Nous tenons à remercier l'I.N.E.D. et spécialement le Docteur
BIRA BEN de l'I.N.E.D. qui nous a aimablement fourni la documentation
statistique de cet article.
(2)
II n'y a aucune raison a priori pour que la France échappe à cette
multiplication de l'avortement à la faveur de la libéralisation,
multiplication qui aura pour conséquence en outre l'effondrement
vertical de la natalité.
Dr
E.-C. Tremblay
Administrateur
de l'Alliance Nationale
© Laissez-les-Vivre
SOS Futures Mères, octobre 1971
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