On
a écrit récemment que dans ce domaine de l'avortement,
l'État ne doit pas se substituer à l'initiative
et aux responsabilités individuelles (M. Chalandon, Le
Monde, 7 juin 1973).
On
s'étonne, on s'indigne de ce qu'une loi répressive,
une loi pénale, s'occupe de l'avortement, intervienne.
dans la vie des individus et les menace de sanctions.
Mais
toute règle de droit, même de droit civil, est assortie
de sanctions, est répressive, au sens large. Sans sanction,
une loi est lettre morte.
C'est
justement ce qui distingue la règle de Droit de la règle
morale.
En
Droit civil, par exemple dans le contrat de bail, si le loyer
n'est pas payé : expulsion = sanction; si vous causez un
dommage à autrui : paiement de dommages-intérêts
= sanction. Une sanction n'est donc pas forcément pénale.
Dans
le cas où la loi ne peut rétablir l'équilibre
des forces entre deux individus en condamnant l'un à remplir
ses obligations ou en déchargeant l'autre de ses propres
obligations, ou bien quànd une simple sanction civile serait
insuffisante (parce que l'atteinte aux droits de l'autre est trop
grave), la loi doit recourir à un autre moyen pour faire
respecter le Droit : c'est la peine.
Miais
dans le Droit pénal, la peine n'est pas ce qui est important.
Ce
qui est important, c'est le but poursuivi par la loi pénale :
Le
but de la loi pénale c'est de protéger et de donner
une norme.
Protéger
la vie, la liberté, la santé, les biens des êtres
humains, contre les attaques de leurs semblables, et parfois contre
eux-mêmes, préserver la santé et l'équilibre
de la société où ils vivent.
Elle
le fait en interdisant certains actes, particulièrement
néfastes ou dangereux, parfois en obligeant au contraire
à faire certains actes, et en prévoyant des sanctions
ou peines contre ceux qui passeraient outre.
La
loi pénale est donc surtout une loi préventive,
une loi éducative, une loi normative, qui tend à
permettre aux individus de vivre normalement en société,
de vivre sainement.
Elle
traduit une norme, une règle de vie.
Ainsi
la loi pénale interdit de tuer, de violer, d'escroquer,
de voler, de mettre le feu, même à sa propre maison;
elle oblige à porter secours aux personnes en danger...
On
nous dira : avec l'article 317 du Code pénal, qui
veut-on protéger, qui veut-on éduquer, quelle norme
est en jeu ?
Si
nous écartons les droits de cet enfant vivant dans le ventre
de sa mère pour donner satisfaction un instant à
ceux qui ne lui en reconnaissent pas, l'article 317 a cependant
un grand rôle : il protège la femme contre elle-même,
car l'avortement en soi est un acte grave, un acte dangereux
(l'avortement médical doit être aseptique) au plan
physique, psychique risques immédiats, risques secondaires
dangereux aussi pour la société, pour l'équilibre
et la santé de la société : c'est
lourd de conséquences de supprimer un être humain,
même minuscule, d'admettre la possibilité de le faire,
d'en prendre l'habitude.
Il
y a d'autres textes du Code pénal qui protègent
l'individu contre lui-même. On peut penser par
exemple à la drogue, à l'alcoolisme et à
la réglementation des ,débits de boisson.
Dans
les gares, on lit parfois : « défense de
traverser les voies sous peine d'amende » ;
on pourrait dire : pourquoi ne pas laisser l'individu prendre
ses responsabilités, pourquoi ne pas se fier à son
bon sens ?
Le
danger est trop grave. La loi doit tenir compte des hommes tels
qu'ils sont. II faut les protéger malgré eux-mêmes.
Puisque
le risque d'être écrasé par un train ne suffit
pas à rendre l'homme raisonnable, on le menace d'une ridicule
petite peine d'amende (danger proche et sûr) pour le protéger
d'un danger plus grand, pour l'obliger à un comportement
de bon sens.
II
en est de même avec le Code de la route qui tend à
réformer, à former le comportement des conducteurs
de véhicules automobiles. L'obligation du port de la ceinture
de sécurité protège l'individu contre lui-même).
Certains
disent. : si la loi nouvelle autorise l'avortement, cela n'obligerait
personne à avorter. Non, bien sûr. Mais il faut relire
l'article 5 de la Déclaration des Droits de l'Homme du
26 avril 1789, auquel la Constitution du 4 octobre 1958
s'est proclamée solennellement attachée : « Tout
ce qui n'est pas défendu par la loi ne peut être
empêché. »
La
sagesse populaire dit, plus simplement tout ce qui n'est pas défendu
est permis.
Si
on change-la loi actuelle, on laisse croire que l'avortement en
lui-même n'est pas un mal, ce que pourtant personne n'a
osé soutenir.
II
est psychologiquement très probable que les facilités
données par le législateur, seront ressenties dans
l'opinion publique comme une permission morale, sinon comme un
encouragement. C'est ce qui s'est passé dans les pays étrangers
lorsque la loi interdisant l'avortement a été assouplie.
On
dit aussi : L'article 317 n'est pas respecté. Cette norme
n'est pas prise en considération.
C'est
le cas de très nombreux textes répressifs, qu'il
n'est pas question de supprimer pour autant (vols dans les supermarchés,
émission de chèques sans provision, fraudes fiscales...)
On
dit encore : les contrevenants à cette loi sont souvent
punis avec une extrême modération.
Ceci
s'explique aisément : une loi est générale.
Elle
peut, par suite, être trop dure pour certains cas particuliers.
Dans ces cas-là, les magistrats sont modérés
dans l'application de la loi.
En
Autriche, un projet de loi qui fut soutenu par 1/5ème de
l'électorat autrichien, prévoyait le maintien de
l'interdiction de l'avortement (contrairement au nouveau Code
pénal), mais avec la disposition que, dans les cas dramatiques,
aucune peine n'aurait été appliquée.
Dans
une loi pénale, l'important, ce n'est pas la peine.
L'article
317, tant décrié, est un texte utile.
II
remplit le rôle essentiel de toute loi pénale.
C'est
un garde-fou.
II
proclame : Attention, danger.
Christiane
Moyret,
Magistrat et mère de famille
© Laissez-les-Vivre
SOS Futures Mères, juillet 1974
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